Le peintre François Arnold intervient depuis plus de 15 ans à l'hôpital de Champcueil (Essonne) pour animer des ateliers de peinture auprès de personnes âgées.
Il a présenté son action au cours du colloque organisé par l'AFBAH en octobre 2007. Nous vous proposons de lire la présentation de ses ateliers, de voir des exemples de peintures réalisées et de commander le livre qui retrace, en images, cette expérience.
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Les couleurs de l'oubli
Par ma formation artistique et mon expérience dans l’animation, je sais que l’art permet d’aider une expression parfois handicapée par la parole, la timidité, le manque de vocabulaire etc… J’avais , dans mon passé d’animateur, marqué par ailleurs par ma formation à l’École des Arts déco à Strasbourg, pu expérimenter combien alors que les autre moyens d’expression venaient à manquer combien l’art, sous toutes ses formes pouvait palier à ces difficultés et ces blocages. J’ai d’abord beaucoup travaillé avec des jeunes meurtris par la vie : personnes au chômage, sorties de prison, vivant dans la rue, personnes aussi apparemment insérées dans notre société mais vivant de tragiques solitudes aux racines diverses. D’elles j’ai appris la manière d’approcher quelqu’un qui pense ne plus rien avoir à dire, à faire, à partager, à vivre avec d’autres.Lorsqu’il y a bientôt 15 ans, sur les instances d’une amie, j’ai commencé les ateliers de peinture à l’hôpital Georges Clémenceau, je me suis dit « oui, pourquoi pas », mais je ne connaissais rien aux maladies, à l’âge, je ne connaissais pas Alzheimer ou les autres maladies handicapantes. J’ai donc eu peur de me lancer dans ce monde là, et la première chose que j’ai faite a été de m’entourer d’animatrices qui, elles, connaissaient ce monde. J’ai formé cette équipe en disant que d’abord nous devions nous faire plaisir nous-même. Elles ont donc appris à peindre, ce qu’elles n’avaient jamais fait ou osé faire. Je vous parlerai d’abord mes découvertes personnelles. On ne fait bien que ce qu’on fait avec plaisir, et depuis que ces ateliers ont commencé, je les anime toujours avec plaisir. Chaque mardi je m’en vais avec un énorme plaisir à l’hôpital et j’en reviens avec un plaisir encore augmenté. J’ai découvert qu’il fallait utiliser des choses que les personnes âgées pouvaient savoir. Par exemple, elles ont toutes appris à écrire avec une plume sergent major, avec des gras et des déliés. J’ai donc utilisé le pinceau, qui est comme une plume sergent major améliorée, puisque quand vous traînez légèrement, vous avez une petite ligne fine, tandis que si vous le pressez, la ligne s’épaissit. Ca fait donc un « effet bœuf » extraordinaire, puisque vous pouvez dessiner une magnifique feuille en deux, trois coups de pinceau. C’est ce qu’on appelle « la peinture sur bois ». Cela a permis de retrouver des souvenirs, des gestes, de parler de ces moments de jeunesse etc. Il y a 10/15 personnes par atelier, avec deux animatrices et moi. On rit beaucoup, on chante, c’est très détendu. Pour moi c’est un plaisir, et pour les participants aussi.
Il y a quelques jours j’ai été interviewé par une journaliste de France Culture pour une émission qui passera cet après-midi sur « art et Alzheimer ». L’une des questions était : « Quelle influence vos ateliers ont-ils sur la maladie d’Alzheimer ? ». Je ne sais pas. On ne peut pas guérir de cette maladie comme on ne peut pas guérir de la vieillesse, mais je sais que ces moments sont des moments volés dans une vie parfois triste. Je dirais que c’est une lucarne ouverte dans un monde de confusion, des instants précieux où se passe quelque chose. Ce ne sont que des instants, ils ne durent jamais plus d’une heure et demi, mais ils sont lumineux et c’est tout ce que je peux faire. Le fait qu’en partant du dernier atelier les participants m’aient dit « on a calculé le nombre de mardis où on ne ferait pas d’ateliers (en raison de ce colloque), et il faut attendre trois semaines ! » c’est signe que ça leur apporte quelque chose. Je ne veux pas parler abstraitement donc je voudrais vous raconter une petite histoire avant de commenter quelques images.
Rachel était une pied-noire qui venait en fauteuil roulant, toujours rayonnante. Elle rêvait toujours de l’Algérie, elle était toujours en Algérie. Un jour de printemps, notre thème était de faire fleurir une branche. Je dessine une petite branche sur le papier, car il ne faut pas que le papier soit blanc, et je demande à Rachel de la faire fleurir. Un quart d’heure après, je retrouve Rachel, maussade, ayant mélangé sur sa palette toutes les couleurs. Je n’utilise pas le noir, mais ce qui résultait du mélange était une espèce d’infecte gris sombre. Elle a appliqué cette couleur sur sa branche en disant « jamais mon bâton ne fleurira » « mais si, on va faire quelque chose ». Je lui refais une palette, mais je garde la tache qu’elle avait faite sur le papier. « Quelle couleur aimez-vous ? » « Le rouge » « d’accord, alors on va allumer ce bâton ». Je lui ai laissé la palette, avec le rouge, et quand j’ai revu ensuite son dessin, il y avait une tache noire qui commençait à flamboyer, puis du bleu, du blanc, et elle m’a dit en souriant « Mon bâton a fleuri, et moi je vais mieux ». Chaque peinture est une histoire, donc pour les participants elles sont précieuses. Ils les amènent chez eux. Je ne sais pas comment les parents estiment la création de leur grand-mère ou de leur grand père, mais pour moi c’est quelque chose de très beau. J’ai calculé que pendant ces 13 années on a dû en faire près de 10 000. Je vais essayer de vous commenter quelques unes de ces peintures. La plupart ont été faites par des gens qui ne sont plus parmi nous. C’est pour ça que par affection je les appelle par leur prénom.
ce sont des tournesols, même s’ils ne sont pas entièrement sur la feuille. Vous voyez ce que j’appelle le style Alzheimer. Je vous ai parlé des gras et des déliés, mais cela suppose qu’on soit assez sûr de ses doigts, de ses mains, de sa pensée. Or la plupart du temps ça devient des points, car les personnes hésitent, ne sont pas capables de faire un trait continu, donc elles font des petits points. En plus, cette technique est reposante. Il faut cependant que l’animateur propose de temps en temps de prendre une autre couleur, sinon tout est de la même couleur. Pour moi cette technique est typique de cette maladie. Cette peinture représente une heure et demi de travail, de bonheur, de tranquillité, pour des gens qui sont souvent agités.
c’est une peinture faite par Odette, qui était atteinte fortement, elle marchait de long en large dans le couloir, venait s’asseoir. C’est un paysage qui n’a que de petits traits, des touches très fines, qui lui ressemblaient car elle était toute menue. Pendant une heure elle travaillait là-dessus, et la fois d’après elle le reprenait. Elle a passé trois séances sur cette peinture. Ce fut sa dernière œuvre, car après elle n’est plus venue, donc je suppose qu’elle n’est plus avec nous.
une grappe de raisin qui a été travaillée pendant une heure. La dame s’arrêtait de temps en temps, revenait lorsqu’on lui disait « oui, mais votre raisin, il n’est pas très mûr » ou « il n’est pas très gros », alors elle faisait un nouveau grain, et de petit grain en petit grain il y a eu une grappe.
c’est un parapluie. Renée a mis longtemps pour le faire. Elle s’est découragée, elle est donc descendue en bas à gauche de la feuille pour commencer un autre dessin, puis elle est revenue au dessin principal. Je lui ai ensuite demandé de dessiner la personne qui tient le parapluie, elle a décidé de dessiner un homme. On riait beaucoup avec elle. Un jour où j’embrassais l’animatrice qui partait, Renée m’a dit « et nous donc ? » « Mais je n’oserais pas » « mais osez, osez, vous savez combien ça nous fait du bien ». J’ai découvert avec eux l’importance de la tendresse, du contact.
ce papillon a une histoire extraordinaire : un jour je vois arriver les deux animatrices, traînant presque une personne, tant elle était faible, mais elle voulait absolument venir. Alors on l’a installée et je lui ai demandé ce qu’elle voulait faire. Elle voulait faire un papillon, même si elle en avait déjà fait des centaines. Elle s’est mise à ce papillon, et au fur et à mesure, elle, elle revenait à la vie. Je lui ai demandé si elle me le prêterait pour ma collection : « - je veux bien mais ce soir maman va arriver et il faut que je lui montre.- ce soir, quand votre maman arrivera, vous m’appelez et je vous le redonne ». Bien sûr, sa maman n’est jamais arrivée, parce que la personne avait 85 ans, sa mère ne vivait plus depuis longtemps, mais j’ai appris à « jouer » avec eux.

c’est une peinture de Simone. Elle avait le chic pour donner des noms à ses peintures. Ce sont des « étoiles affamées et affamantes ». Elle n’avait que des noms comme cela. Les petites feuilles ne lui suffisaient pas, le dessin continuait sur la table, là je n’ai que l’extrait sur le papier. On la laissait peindre sur la table, c’était presque dommage de l’essuyer à la fin. Elle signait toujours « Philippe et Simone » même si Philippe était mort depuis longtemps. L’importance de ces ateliers est de permettre aux participants de vivre heureux ensemble pendant ce temps, de leur offrir un petit moment volé, une lucarne, pour sortir de temps en temps de leur vie « abstraite ».
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